Apparemment, ça fait un an.
— Alors. Ça fait un an.
Déjà?
— Oui.
Ayoye.
—
— Quand tu as commencé Writuals, qu'est-ce que tu pensais être en train de faire?
Fabriquer des carnets.
— Seulement des carnets?
Bon. Des carnets. Un agenda. Quelques cahiers.
— Et maintenant?
Maintenant, je sais que démarrer une entreprise de papeterie implique aussi de devenir semi-experte en moulins à papier, en pollinisateurs, en semences indigènes, en expédition postale, en foires artisanales, en marges de profit, en réglementation d'emballage, en étiquettes d'expédition et en recettes de colle maison.
—
— À quel moment as-tu réalisé que cette histoire prenait plus de place que prévu?
Probablement lorsque mon mari a organisé ce qui ressemblait dangereusement à une intervention concernant les boîtes d'expédition.
— Une intervention?
Disons une conversation très sérieuse sur le fait qu'une entreprise ne pouvait pas continuer à s'étendre indéfiniment dans toutes les pièces du condo.
— Et?
Disons que l'atelier avait pris de l'expansion. De façon insidieuse... Et que je pouvais difficilement encore voir la surface de mon bureau. À un certain point, le projet a cessé d'exister dans mes carnets. Il existait physiquement.
Partout.
— Ça semble raisonnable?
Je trouve, oui.
—
Il y a un an, je pensais que j'étais en train de démarrer une entreprise.
Aujourd'hui, je pense plutôt que je me suis accidentellement lancée dans une vaste expérience visant à déterminer combien de détails une personne peut apprendre sur un sujet avant de devenir légèrement fatigante dans les soupers de famille.
La réponse semble être : beaucoup moins que je ne le croyais.
—
— Qu'est-ce qui a été le plus difficile?
L'incertitude.
— À savoir si ça allait fonctionner?
Oui. Mais aussi à réaliser que je ne savais même pas ce que « fonctionner » voulait dire.
— Ah.
Je pensais qu'un jour j'allais atteindre une ligne imaginaire et me dire :
Voilà.
Succès.
— Et?
Cette ligne n'existe pas. Elle recule constamment. Comme la maternité.
Je pensais qu'à un moment donné, quelqu'un allait me remettre le manuel officiel et me confirmer que je faisais les choses correctement.
Ça ne s'est jamais produit.
Avec un bébé, tout change constamment.
Puis l'enfant change.
Puis nous aussi.
Puis notre définition de ce qui compte change à son tour.
Je pense que c'est pareil pour une entreprise.
On commence en croyant qu'on cherche une destination.
Puis on réalise qu'on est surtout en train d'apprendre à marcher.
— Pourtant tu l'as fait.
Oui.
Et ça me surprend encore.
— Pourquoi?
Parce que pendant longtemps, je me suis définie par ma capacité à être prête.
Prête avant de commencer.
Prête avant de lancer.
Prête avant d'essayer.
Prête avant de me montrer.
Prête avant de prendre de la place.
J'étais excellente pour me préparer.
Exceptionnelle même.
Une virtuose de la préparation.
Une olympienne de la recherche.
Une championne internationale du document Excel.
— Ça ressemble beaucoup à un compliment.
Ce n'en est pas un.
Parce qu'il y a une différence entre préparer quelque chose et le faire.
Et pendant longtemps, j'ai confondu les deux.
Je pensais avancer.
Parfois, j'étais simplement en train de tourner en rond dans une très jolie présentation PowerPoint mentale.
—
Puis Rosalie est arrivée.
Et quelque chose a changé.
—
Je crois que la maternité a détruit plusieurs illusions auxquelles je tenais beaucoup. Notamment celle selon laquelle le moment parfait allait éventuellement se présenter.
Parce qu'un bébé ne respecte pas les échéanciers.
Ni les plans.
Ni les calendriers.
Ni les ambitions.
Ni les heures de sommeil.
Et soudainement, attendre que tout soit parfaitement aligné a cessé d'être une stratégie réaliste.
Alors j'ai commencé.
Pas parce que j'étais prête.
Parce que j'étais tannée d'attendre.
—
C'est probablement la chose la plus importante que cette année m'a apprise.
Le courage est beaucoup moins glamour que ce qu'on nous vend.
Le courage, ce n'est généralement pas un grand moment héroïque accompagné d'une bande sonore inspirante.
Le courage, c'est souvent répondre à un courriel.
Réserver un kiosque.
Publier quelque chose.
Faire un appel.
Envoyer un fichier à l'impression.
Essayer encore.
Réessayer.
Puis réessayer une troisième fois parce que la colle a décidé qu'elle avait d'autres projets.
Le courage est étonnamment administratif.
—
Cette année, j'ai appris à vendre.
À produire.
À écrire.
À échouer.
À recommencer.
À recevoir des compliments sans immédiatement vouloir disparaître dans une forêt.
À faire confiance à mon instinct.
À prendre des décisions plus rapidement.
À accepter que certaines choses ne seront jamais parfaites.
J'ai appris qu'un marché peut être un désastre et quand même valoir la peine.
J'ai appris qu'une personne qui s'arrête à un kiosque peut parfois changer complètement votre semaine avec une seule phrase.
J'ai appris que les gens qui sont faits pour trouver Writuals finissent généralement par le trouver.
Et que ceux qui ne comprennent pas ce qu'on fait n'ont pas besoin d'être convaincus.
—
— Qu'est-ce qui t'a le plus surprise?
Les gens. Toujours les gens.
Les artisans.
Les clientes.
Les femmes qui m'ont raconté leur histoire en feuilletant mon carnet sur la matrescence.
Les personnes qui se sont arrêtées à un marché et qui ont immédiatement compris ce qu'on essayait de créer.
Comme si nous parlions déjà la même langue.
—
— Et qu'est-ce qui t'a le plus émue?
La quantité de personnes qui ont porté ce projet avec moi.
Sans hésiter.
Parce qu'on aime beaucoup raconter les histoires entrepreneuriales comme si elles étaient des aventures solitaires.
Une personne.
Une idée.
Beaucoup de détermination.
Fin.
La réalité ressemble beaucoup moins à ça.
La réalité ressemble à mes parents qui relisent mes textes. Me challengent. Posent les bonnes questions. Gardent Rosalie. M'aident à prendre du recul quand je suis convaincue qu'une faute de frappe va provoquer l'effondrement complet de l'entreprise.
—
Elle ressemble à mes beaux-parents qui ont ouvert leur maison à ce projet. Qui ont trouvé des meubles. Proposé des solutions. Trouvé de l'espace là où il n'y en avait plus. Et qui réussissent encore à demeurer enthousiastes face à mes nombreuses idées. Ce qui relève honnêtement du talent.
—
Elle ressemble à mon mari qui continue de me soutenir même lorsque mes phrases commencent par :
« J'ai une idée. »
Ce qui, statistiquement parlant, n'annonce pas toujours une semaine reposante.
—
Elle ressemble à Hereiti et Emy qui essaient mes produits, les partagent, les recommandent et les encouragent avec une générosité qui me touche encore.
Qui croient en ce projet, naturellement.
—
Elle ressemble à Charles qui est toujours disponible pour m'aider à installer mon kiosque, avec sa bienveillance, son calme et ses bons mots. À chaque fois que j'ai un marché.
—
Elle ressemble aussi aux artisans rencontrés sur la route.
Aux conversations derrière les kiosques.
Aux encouragements échangés entre deux visiteurs.
Aux personnes qui ont choisi de partager leurs expériences, leurs conseils et parfois simplement leur présence.
—
Et elle ressemble aussi à vous.
Les personnes qui lisent ces billets. Qui suivent le projet. Qui commentent. Qui partagent. Qui s'arrêtent aux marchés. Qui achètent nos produits. Qui racontent Writuals à quelqu'un d'autre. Qui sont encore ici. Allô!
—
— Plus sérieusement, qu'est-ce que cette année t'a appris?
Que certaines choses valent la peine même lorsqu'elles ne sont pas efficaces.
Même lorsqu'elles ne sont pas faciles.
Même lorsqu'elles ne sont pas rentables.
Même lorsqu'elles prennent plus de temps.
Je pense que c'est vrai pour l'artisanat.
Pour les amitiés.
Pour les communautés.
Pour les enfants.
Pour les projets.
Pour beaucoup de choses finalement.
J'ai aussi appris que la lenteur n'est pas un trait de personnalité.
C'est une décision.
Une décision que je dois recommencer à prendre presque tous les jours.
Parce que ma tendance naturelle demeure de vouloir faire douze choses simultanément tout en élaborant un plan stratégique pour les treize suivantes.
—
— Et aujourd'hui?
Aujourd'hui, j'ai davantage confiance.
Davantage de questions aussi.
Je crois davantage aux petites choses.
Aux projets imparfaits.
Aux communautés locales.
Aux objets fabriqués lentement.
Aux idées qui prennent du temps.
Aux saisons.
Aux retours.
À la possibilité de changer.
—
— Est-ce que tu sais où tout ça s'en va maintenant?
Pas du tout.
— Vraiment?
Vraiment.
Je sais que j'ai des idées. Beaucoup trop d'idées.
Je sais que certains produits existent déjà dans mes carnets. Je sais que d'autres attendront encore un peu.
Je sais aussi qu'il y a un enfant de deux ans. Forcément un deuxième. bientôt. (Oui. Je sais. C'est légèrement audacieux.)
Je sais qu'il y aura encore des imprévus.
Des détours.
Des choses qui prendront plus de temps que prévu.
D'autres qui arriveront plus vite.
Je sais que Writuals continuera probablement à évoluer comme il l'a toujours fait : un peu organiquement, un peu chaotiquement et avec beaucoup plus de papier que ce qui devrait être légalement permis.
— Ça ne t'inquiète pas?
Étonnamment moins qu'avant.
— Pourquoi?
Parce qu'il y a un an, je pensais avoir besoin de connaître la destination avant de partir.
Aujourd'hui, je crois davantage aux chemins.
Je crois davantage à la curiosité.
Je crois davantage au fait qu'on peut avancer sans avoir toutes les réponses.
Et ça, pour quelqu'un qui a longtemps essayé d'organiser sa vie dans des colonnes parfaitement alignées, c'est un développement de personnage assez spectaculaire.
—
Je pense aussi que certaines des plus belles choses de ma vie ont commencé exactement de la même façon.
Sans garantie.
Sans certitude.
Avec une quantité légèrement irresponsable d'optimisme.
Un mariage.
Un enfant.
Une entreprise.
Un autre enfant un jour.
Qui sait?
—
— Et Writuals dans tout ça?
Je pensais que j'étais en train de bâtir une entreprise.
Je pense aujourd'hui que j'étais surtout en train de bâtir une preuve.
La preuve que je pouvais encore commencer quelque chose.
La preuve que je pouvais encore apprendre.
La preuve que je pouvais encore me surprendre.
La preuve que la version de moi-même que je croyais avoir perdue quelque part entre les responsabilités, la maternité et le manque de sommeil était toujours là.
Elle était simplement occupée.
—
— Alors. Ça fait un an.
Oui.
— Et maintenant?
Maintenant? J'ai quelques idées.
— Évidemment.
Évidemment.