Une quantité raisonnable de chaos et de papier
Je commence enfin à profiter de mon été. Je sais, nous sommes rendus en août.
Le printemps avait déjà décidé d’être légèrement maudit, puis j’ai passé une bonne partie de l’été à guérir d’une chirurgie au pied. Pendant deux ou trois semaines, mon univers physique s’est essentiellement résumé à mon lit, une table où déposer mon ordinateur et toute surface sur laquelle je pouvais m’asseoir en gardant mon pied surélevé.
Mon corps récupérait. Mon cerveau, lui, a manifestement interprété « repos » comme une résidence d’écriture.
J’ai terminé et révisé les 48 pages de Lunaire. J’ai écrit les 264 pages du prochain Éphéméride. Puis les 48 pages de Rémanence, notre prochain carnet consacré au deuil. Quelque part dans tout ça, il y a eu les recherches, les corrections, les réécritures, les changements d’idée et cette activité très professionnelle qui consiste à fixer un paragraphe pendant vingt minutes en se demandant s’il est génial ou complètement stupide. Environ 360 pages finales, donc, sans compter tout ce qui a été écrit, effacé et réécrit pour arriver jusque-là. Je n’ai jamais été aussi immobile. Je n’ai jamais eu autant d’idées.
Je commence sérieusement à croire que mon cerveau est alimenté par le sommeil. Attention! Découverte scientifique majeure.
Parce que pendant quelques semaines, je n’ai pas fait les nuits avec Rosalie. Je pouvais à peine tenir debout sur mes deux pieds, alors courir vers la chambre d’une enfant de deux ans au milieu de la nuit semblait être une stratégie médicalement discutable.
Et maintenant? Je remarche. Pas encore version « gambader joyeusement dans un champ », mais suffisamment pour que le monde se soit soudainement agrandi. Rosalie et moi sommes allées voir un spectacle de marionnettes. Nous sommes retournées au parc. Aux jeux d’eau. Nous sommes même allées au défilé de la Fierté, où elle a applaudi avec une intensité que je ne lui connaissais pas et dansé comme si elle avait personnellement été engagée pour assurer l’ambiance.
Après des semaines à calculer chaque déplacement, c’est grisant. Le monde est de nouveau notre huître (ça se dit en français?). L’huître vient simplement avec certaines conditions générales. Après environ une heure de marche, mon pied m’envoie un avis officiel, je rentre chez moi et je le glace. On progresse.
Pendant ce temps, Writuals a décidé que mon retour à la mobilité constituait le moment idéal pour entrer dans sa période la plus intense de l’année. Évidemment.
Tous les produits imprimés de la prochaine collection sont actuellement en production chez un nouvel imprimeur local qui travaille avec des encres à base végétale. Ma mère révise mes produits. Mon amie Kristina a relu l’ensemble des textes. De mon côté, je commence à déménager mon atelier dans l’espace que mes beaux-parents ont aménagé pour moi chez eux.
Ce déménagement m’a obligée à confronter une réalité que j’avais jusqu’ici réussi à éviter : Il y a une quantité absolument obscène de papier dans ma vie. Et avant que quelqu’un me suggère très raisonnablement de simplifier les choses : chaque papier est différent. Évidemment. Celui-ci fait 80 g/m². Celui-là 100. Celui-là 160. Celui-ci a le bon grain. Celui-là la bonne rigidité. Celui-ci est destiné aux pages intérieures. Celui-là aux couvertures. Celui-là attend un projet extrêmement précis que je défendrai devant un tribunal s’il le faut.
Entre deux boîtes de grammages parfaitement justifiés, j’ai aussi commencé les linogravures des prochaines cartes du solstice, des étiquettes et des ornements.
Il y a des hiboux. Il y a des étoiles. Il y a encore des hiboux.
Ce sont probablement les motifs les plus détaillés que j’aie gravés jusqu’à maintenant et, franchement, je suis vraiment fière d’eux. Je voulais que cette collection soit plus nocturne, plus astrale, plus obscure, plus boréale. Manifestement, mon cerveau a entendu : HIBOUX. PARTOUT. IMMÉDIATEMENT.
Je respecte son engagement envers la direction artistique.
Et plus la collection prend forme, plus je réalise qu’elle assume une partie de Writuals que j’avais peut-être gardée un peu plus discrète jusqu’à maintenant. Elle est plus "witchy".
Voilà.
Je l’ai dit.
Plus de lunes. Plus d’étoiles. Plus de symboles. Plus d’obscurité. Plus de cette étrange zone entre les sciences naturelles, les vieux livres, les cycles, les mythes, les saisons et les choses qui donnent envie d’allumer une chandelle simplement parce qu’il est 16 h 37 et que l’ambiance l’exige.
Ce ne sera pas la tasse de thé de tout le monde. Heureusement, je n’ouvre pas un David's Tea.
Je pense que j’ai passé suffisamment de temps cette dernière année à me demander ce que les gens allaient aimer. Évidemment que j’y pense encore. J’ai une entreprise. Ce serait légèrement inquiétant si mes clientes ne figuraient jamais dans l’équation. Mais j’ai aussi envie de fabriquer des choses qui m’enthousiasment. Des choses que j’ai hâte de voir exister. Des choses qui me font sortir une lino de sous ma gouge, le regarder et penser : Oh. Oui. C’est nous, ça.
Je sais que cette direction ne parlera pas à tout le monde. Et ça commence à être vraiment correct.
Une petite entreprise n’a peut-être pas besoin de parler à tout le monde. Elle a peut-être surtout besoin de parler suffisamment fort aux bonnes personnes.
Alors cet automne, j’ai bien l’intention de trouver les miennes. Et j’aurai plusieurs occasions de le faire parce que mon calendrier de marchés commence à ressembler à un exercice de logistique militaire. Nous vous annoncerons bientôt toutes les dates, mais disons simplement que Writuals sortira beaucoup cet automne.
Ce qui m’enthousiasme énormément. Ce qui me stresse énormément. Et ce qui a déjà réveillé cette créature parfaitement rationnelle qu’est la culpabilité maternelle.
Parce que chaque date ajoutée au calendrier signifie aussi un samedi ou un dimanche où je ne serai pas avec Rosalie. Et j’ai beau comprendre intellectuellement que travailler quelques fins de semaine ne remet absolument pas en question mon amour pour mon enfant, mon cerveau de mère possède son propre service de communications et il semble avoir une excellente stratégie de diffusion.
Je suis profondément excitée par cet automne. Je suis aussi déjà coupable de certains des samedis qu’il contient. Les deux sont vrais. J’aimerais avoir une conclusion féministe particulièrement brillante à vous offrir ici. Pour l’instant, j’ai surtout un calendrier familial très élaboré. Mes parents, mes beaux-parents et Cédric jonglent avec les dates avec moi pour que tout fonctionne. Qui garde Rosalie. Qui est disponible. Qui peut faire un lift. Qui peut aider. Où. Quand. Comment. Une petite infrastructure familiale s’organise tranquillement derrière chaque marché, chaque boîte déplacée et chaque idée légèrement trop ambitieuse que j’ai la brillante idée d’ajouter au projet.
Et pendant que nous faisons tout ça, nous rénovons aussi notre condo avant de le vendre.
Ah oui. Ça aussi.
Parce que manifestement, nous avons regardé notre vie actuelle et conclu qu’elle manquait légèrement de poussière de plâtre.
Il y a une raison à tout ça. Cédric et moi commençons tranquillement à préparer le terrain pour un éventuel bébé numéro deux.
Oui. J’ai officiellement perdu la tête.
Je viens à peine de recommencer à dormir, j’ai retrouvé suffisamment de fonctions cognitives pour écrire environ 360 pages en quelques semaines et ma réaction naturelle est apparemment : « Super. Et si on recommençait? »
Excellente prise de décision. Aucun commentaire.
Mais derrière la blague, il y a quelque chose qui influence beaucoup ma façon de regarder cet automne. Je ne sais absolument pas à quoi ressemblera l’année prochaine. Peut-être que nous serons dans une nouvelle maison. Peut-être que Writuals aura trouvé une autre façon d’exister dans notre quotidien. Peut-être que je serai enceinte. Peut-être que je serai de nouveau plongée dans le brouillard postpartum. Peut-être qu’aucun de ces scénarios n’arrivera selon le magnifique échéancier imaginaire que mon cerveau adore déjà essayer de construire.
J’espère quand même avoir la chance de revivre tout ça.
Même le chaos. Même les nuits. Même cette étrange période où j’étais capable d’oublier pourquoi j’étais entrée dans une pièce alors que je n’avais même pas encore fini d’y entrer.
Alors oui, je veux que cet automne soit épique. Et par épique, je veux dire plein. Je veux faire des marchés. Rencontrer des gens. Sortir Writuals de mon atelier et voir cette collection vivre ailleurs que dans ma tête et sur mon écran. Je veux rentrer le soir avec les pieds en compote — probablement un choix de métaphore légèrement menaçant dans les circonstances — et l’envie de serrer Rosalie beaucoup trop fort. Je veux avoir des moments où je me demande pourquoi j’ai décidé de faire autant de marchés, suivis quinze minutes plus tard d’un moment qui me rappellera exactement pourquoi.
Je veux donner une vraie chance à cette collection. À Writuals. À mes idées. À moi aussi, finalement.
Parce que je découvre qu’aimer profondément ma vie de mère ne m’empêche pas d’avoir terriblement envie de voir jusqu’où mes propres idées peuvent aller.
Je n’ai pas encore trouvé la formule magique qui fait disparaître la culpabilité associée à ça. Manifestement, personne ne l’a incluse dans le guide de maternité qu’on ne m’a jamais remis. Alors je vais simplement avancer avec les deux.
L’excitation et la culpabilité. L’ambition et la fatigue. L’envie de faire grandir quelque chose qui m’appartient et celle d’être là pour chaque petite chose qui appartient à l’enfance de Rosalie.
Ça cohabite parfois très mal. Ça cohabite quand même.
Et quelque part dans tout ce chaos, Lammas est passé.
Nous sommes le 12 août au moment où j’écris ceci et je viens essentiellement de regarder le calendrier avec l’expression d’une femme qui conçoit un agenda saisonnier et qui vient de réaliser qu’elle a raté une fête de la roue de l’année. Excellent.
En même temps, c’est peut-être la meilleure description de mon été : j’ai passé tellement de temps à écrire sur les saisons que j’en ai momentanément raté une partie. Très méta.
Et pourtant, août est là. Août que je suis enfin capable de vivre un peu. Août avec les jeux d’eau, les parcs, les marionnettes, la Fierté et une enfant de deux ans qui danse comme si personne ne lui avait encore expliqué le concept de retenue. Août avec mes blocs de lino qui commencent déjà à raconter décembre. Août avec les produits d’automne chez l’imprimeur. Août avec les piles de papier qui migrent vers mon nouvel atelier.
Des piles différentes. Je tiens à ce que ce soit clair.
Août avec un calendrier de marchés qui se remplit dangereusement vite, un condo en chantier, une famille entière qui pratique une forme avancée de gymnastique logistique et la possibilité d’un autre petit humain quelque part dans notre avenir.
Et moi, évidemment, déjà mentalement en octobre.
Je suis une fille d’automne.
Je peux aimer profondément l’été et commencer simultanément à fantasmer sur le moment précis où je pourrai sortir le plus gros cardigan jamais conçu par l’humanité. Ces deux-là, aussi, peuvent coexister.
Je commence déjà à penser aux feuilles. Aux soirées fraîches. Aux marchés. Aux sous-bois. Aux citrouilles. Au premier latté à la citrouille épicée que je commanderai probablement beaucoup trop tôt et boirai avec la conviction d’une femme qui refuse de consulter la température extérieure.
Je suis prête. Beaucoup trop prête.
Alors avant de me précipiter vers les feuilles mortes, les marchés d’automne, les chandails beaucoup trop grands et la saison qui me fait battre le cœur un peu plus vite, je vais essayer de rester ici.
Il reste de l’été.
Rosalie a encore sa peur des mouches à conquérir.
Mon pied a encore beaucoup de glace à rencontrer.
Lammas me pardonnera probablement.
Et mon cardigan peut attendre.
Probablement.
Avec un pied sur la glace, beaucoup trop de papier et un cardigan qui attend son heure,
Sarah
Atelier scriptural Writuals