La roue tourne, mange la tarte pendant qu’elle est chaude
Je pense que j’ai toujours été un peu faite pour l’automne.
Il y a évidemment les chandails. Les bas de laine. Les bottes. Les odeurs de feuilles mouillées, de bois, de pommes et de quelque chose qui mijote tranquillement dans une cuisine. Il y a cette lumière qui change et qui donne l’impression que le monde entier vient de baisser le volume d’un cran.
Mais je crois que c’est aussi parce que je suis profondément nostalgique.
J’aime les choses que l’on reconnaît avant même de les nommer. Une odeur qui nous ramène quelque part. Une chanson qui fait remonter une époque qu’on avait presque oubliée. Une température qui nous rappelle une autre année, une autre maison, une autre version de soi-même. L’automne a toujours eu cette capacité de faire cohabiter ce qui est présent avec tout ce qui l’a précédé. Il y a quelque chose de mélancolique là-dedans. La mélancolie n’est pas nécessairement triste. Parfois, c’est simplement la conscience très aiguë que quelque chose est beau précisément parce qu’il ne restera pas comme ça pour toujours.
Alors oui, j’attends l’automne avec impatience. Et cette année, il est arrivé avec beaucoup de mouvement.
Notre premier week-end de marché de la saison vient de passer et, franchement, il a été formidable. J’avais évidemment mes petites inquiétudes avant d’y être — est-ce que les gens vont comprendre la collection, est-ce que les produits vont trouver leur chemin vers les bonnes personnes, est-ce que tout ça va fonctionner une fois sorti de mon atelier? — puis le week-end est arrivé et il y avait des gens devant ma table, des conversations, des sourires, des achats, des découvertes, d’autres artisan·es passioné·es , et cette sensation très particulière de voir quelque chose que j’ai passé des mois à construire commencer à appartenir au restant du monde.
C’était une belle façon de commencer l’automne. Parce que cette saison parle justement de ça : ce qui a été cultivé avec attention commence enfin à circuler.
Et je pense que c’est ce qui m’intéresse de plus en plus dans l’idée de récolte. On pourrait facilement la réduire à ce qu’on a réussi à produire pendant les mois précédents, mais une récolte est beaucoup plus grande que son résultat final. Une pomme n’existe pas simplement parce qu’une personne l’a cueillie. Il y a l’arbre, le sol, la pluie, le soleil, les insectes, les saisons, la personne qui l’a cultivé, celle qui l’a cueillie, celle qui l’a vendue, celle qui l’a rapportée à la maison, puis quelqu’un qui la coupe et la transforme en tarte.
Et quelque part dans cette chaîne, il y a nous, assis à une table, le ventre qui gargouille, avec notre assiette devant nous.
J’aime penser à ça pendant Mabon parce que ça change légèrement la façon dont je comprends la gratitude.
La gratitude n’est pas seulement le sentiment que quelque chose nous fait du bien. Elle peut aussi être la reconnaissance d’une relation. Je reçois quelque chose, et cette réception vient avec une responsabilité. Mais elle peut aussi être beaucoup plus simple que ça : parfois, être reconnaissante signifie simplement reconnaître que quelque chose de beau est en train de se produire et se permettre de le vivre pleinement.
Je pense que j’ai besoin de me rappeler les deux.
Parce que je peux facilement regarder l’automne et penser à tout ce qu’il représente : la récolte, le changement, le passage du temps, la terre qui se prépare pour l’hiver, tout ce qui doit être conservé, partagé ou protégé. Mais je peux aussi simplement être dehors un matin frais et avoir envie de sourire parce que l’air sent l’automne.
Les deux peuvent exister en même temps.
Je peux savoir que les feuilles vont tomber et être heureuse de les voir changer de couleur.
Je peux savoir que la saison est temporaire et quand même m’y abandonner complètement.
Je peux être consciente du cycle sans me sortir du moment présent pour l’observer.
Peut-être même que le fait de savoir que quelque chose est cyclique est précisément ce qui nous permet de l’apprécier davantage.
Les perspectives autochtones sur le territoire me ramènent souvent à cette idée de réciprocité. Nous n’avons pas de fourrure pour nous protéger du froid, ni de griffes ou de crocs pour nous nourrir. Nous avons appris à vivre en relation avec ce qui nous entoure, à utiliser ce que le territoire offre et à développer des façons d’en prendre soin en retour.
Le territoire donne. Et nous avons la responsabilité de ne pas prendre sans considération. De ne pas gaspiller. De protéger ce qui nous permet de vivre. De transmettre ce qui doit continuer. De comprendre que nous ne sommes pas séparés du cycle simplement parce que nous avons construit des maisons, des routes, des épiceries et des applications pour commander nos pommes en trois clics.
Et peut-être que la gratitude commence justement là : dans la capacité de reconnaître que ce que nous recevons n’est pas apparu par magie autour de nous, mais que nous faisons partie d’une immense série de relations qui nous permettent d’être ici. C’est une idée qui me ramène directement à Writuals.
Parce que cette entreprise est née, entre autres, d’une préoccupation très concrète pour l’environnement. Je voulais créer de la jolie papeterie sans participer inutilement à une culture du jetable. Je voulais travailler avec du papier recyclé, produire localement, réfléchir à mes matériaux, à mes emballages, à ce que j’utilise et à ce que je laisse derrière moi. Avec le temps, cette intention est devenue beaucoup plus grande que des choix de matériaux. Elle touche à la façon dont je veux faire les choses, à la quantité que je produis, à ce que je conserve, à ce que je réutilise, à ce que je peux fabriquer avec soin plutôt que rapidement. À l’idée qu’un objet peut avoir une durée de vie, une histoire, une utilité qui dépasse le moment où il est acheté.
Et cette réflexion a pris une tout autre dimension depuis que Rosalie est née.
Elle est née pendant un été où les feux de forêt ont transformé le ciel. Je me souviens de cette sensation étrange de regarder les nouvelles, de voir les cartes radar de la fumée, de regarder dehors et de comprendre que quelque chose d’immense se passait ailleurs tout en ayant un bébé tout neuf dans les bras. Depuis, chaque saison que je découvre avec elle me semble porter une question supplémentaire.
- Quel automne est-ce que nous sommes en train de lui transmettre?
- Quel printemps? Quel été? Quel hiver?
- Qu’est-ce qui sera encore familier pour elle dans vingt, trente, cinquante ans?
- Et qu’est-ce qui aura changé?
Je ne pose pas ces questions parce que j’ai une réponse ou parce que je pense qu’une entreprise de papeterie va régler le problème climatique. Ce serait une conclusion franchement ambitieuse pour quelqu’un qui passe une quantité embarrassante de temps à choisir entre deux grammages de papier. Mais je crois que nous avons tous une responsabilité dans ce que nous entretenons. Et peut-être que c’est là que l’idée de récolte devient intéressante pour moi cette année.
Je ne veux pas seulement demander : qu’est-ce que cette saison m’apporte? Je veux aussi me demander : comment est-ce que je me prépare à la recevoir? Quelle est ma responsabilité?
Est-ce que je laisse assez de place pour la remarquer? Est-ce que je me donne la permission de profiter de ce qui est là sans immédiatement penser à la prochaine étape? Est-ce que je sais encore recevoir quelque chose sans essayer de le transformer en objectif, en souvenir ou en projet?
Parce que je sais déjà que l’automne va passer. Je sais que les feuilles vont tomber. Que la saison des pommes va se terminer. Que les marchés vont prendre fin. Que les journées vont raccourcir. Que cette version de Rosalie, avec ses nouvelles phrases et ses nouvelles questions, va elle aussi disparaître presque aussi vite qu’elle est arrivée.
Et pourtant, je ne veux pas vivre cette saison en faisant déjà mes adieux à tout ce qu’elle contient. Je veux pouvoir être reconnaissante pendant que c’est encore là. C’est peut-être ça, se préparer à recevoir une récolte : préparer aussi son attention.
Faire de la place pour la joie.
Pour la nostalgie.
Pour le plaisir très simple d’un repas partagé.
Pour une journée froide où on est enfin habillée exactement comme on voulait l’être depuis six mois.
Pour le plaisir de voir les gens autour d’une table de marché.
Pour une enfant qui découvre les pommes et les courges.
Pour une maison qui évolue avec notre famille.
Pour une collection qui est maintenant out there, quelque part entre mes mains et celles des autres.
Et puis, une fois qu’on a reçu tout ça, se demander comment en prendre soin. C’est là que la gratitude rejoint la responsabilité.
Si je suis reconnaissante envers la terre, qu’est-ce que cette gratitude change dans ma façon de l’habiter? Si je suis reconnaissante envers les personnes qui ont contribué à ce que ma vie soit ce qu’elle est, comment est-ce que je participe à mon tour? Si je suis reconnaissante de pouvoir vivre cette saison avec ma fille, comment est-ce que je prends soin du monde dans lequel elle grandit?
Recevoir et protéger ne sont pas deux gestes opposés. Ils font partie du même mouvement.
Je pense à ça lorsque je regarde tout ce qui rend une récolte possible. La terre qui donne. La personne qui plante. Celle qui entretient. Celle qui cueille. Celle qui transporte. Celle qui transforme les pommes en tarte. Celle qui la sert. Celle qui s’assoit finalement pour la manger. Il faut toutes ces personnes, toutes ces relations et tout ce temps pour arriver à ce petit moment où quelqu’un prend une bouchée.
Et peut-être que la meilleure façon d’honorer ce moment c’est de vraiment le vivre.
De manger notre tarte avec appétit.
De profiter des gens pendant qu’ils sont autour de la table.
De laisser une saison être exactement ce qu’elle est, sans lui demander de durer davantage.
Puis, lorsque le moment sera venu, de laisser ce qui doit partir partir, et de continuer à prendre soin de ce qui rendra possible la suite.
C’est peut-être ce que j’ai envie d’emporter avec moi dans cet automne. Pas seulement l’idée de récolter, mais celle de participer à la récolte. De recevoir avec attention. D’être présente dans ce qui est là, même en sachant que tout est en mouvement. De reconnaître ce qui m’a été donné sans oublier ce que je peux donner à mon tour. Et de me rappeler que faire partie d’un cycle ne signifie pas être constamment tournée vers ce qui vient ensuite. Cela peut aussi vouloir dire être exactement là où le cycle nous a déposés, maintenant.
Cet automne, c’est ici.
Il y a Rosalie qui parle de plus en plus, des pommes et des courges que nous allons probablement aller chercher, des ami·es avec qui nous voulons passer du temps, une cuisine que nous rénovons pour répondre à nos besoins grandissants, une collection qui vient de sortir et un calendrier de marchés qui commence à se remplir.
Notre premier week-end a été magnifique. Et je veux vraiment le laisser être magnifique. Pas simplement le ranger mentalement dans la catégorie « bon départ pour la prochaine étape ». Je veux le vivre comme ce qu’il était : un très beau moment, rendu possible par beaucoup de travail, beaucoup de personnes et beaucoup de choses qui se sont alignées. Puis continuer.
Parce que la saison continue. Le cycle continue. Et nous aussi.
Alors, joyeux Mabon.
Que nous sachions reconnaître ce qui nous est donné, nous préparer à le recevoir, le savourer pendant qu’il est là, et prendre soin de tout ce qui permettra à la prochaine récolte d’exister.
Moi, je vais mettre mon cardigan que j’attends depuis avril, manger de la tarte, passer du temps avec les gens que j’aime et essayer de ne pas déjà être nostalgique de l’automne pendant que je suis encore en train de le vivre.
Avec une collection grandissante de bas de laine, une nouvelle collection enfin dévoilée et quelques pommes qui ne demandent qu’à devenir une tarte,
Sarah
Atelier scriptural Writuals